Le financement de la recherche et les «petites» universités

2013-01-31 par Sylvain Hallé

Il y a quelques jours, le chef de la Coalition Avenir Québec, François Legault, affirmait au journal Le Devoir qu'il devrait y avoir deux classes d'universités au Québec: l'une d'envergure mondiale, concentrant les activités de recherche et l'octroi de maîtrises et de doctorats, et l'autre, locale, se rabattant sur la formation de premier cycle. Selon M. Legault, «c’est un peu comme le sport: oui, la participation, mais oui aussi, on a besoin d’une élite. [...] Arrêtons d’avoir peur de l’excellence au Québec.» Il était à peine sous-entendu que des petites universités comme l'UQAC, mis à part pour quelques rares créneaux de recherche, ne jouaient pas pour gagner et devraient se cantonner à donner des cours. Le verdict est tombé: nous ne sommes pas excellents.

Mon institution a rapidement répliqué d'un communiqué de presse dénonçant une attitude «méprisante envers les diplômés» de l'UQAC (mais apparemment pas envers ses profs). Il est exaspérant de voir comment les universités du réseau UQ, toutes situées en région à l'exception de l'UQAM, sont perçues même par un ancien ministre de l'éducation comme l'équivalent universitaire d'un poste de traite, établissements mineurs où, probablement, on enseigne l'arithmétique à des trappeurs au milieu des bois. Mais, outre le mépris, outre le mandat casse-cou donné aux UQ de s'établir là où aucune université ne veut aller –et qu'on ignore commodément quand vient le temps des comparaisons– se pourrait-il que l'argumentaire de M. Legault soit tout simplement faux?

Statistiques à l'appui

Peut-être par déformation professionnelle, je trouve qu'il manque cruellement de chiffres dans les arguments de l'un et de l'autre. Puisqu'on parle de rayonnement international, et puisque nous avons affaire... à un ancien homme d'affaires, j'ai cru bon d'étudier une statistique fort à propos, soit le financement de la recherche. L'organisme Research Infosource publie chaque année un tableau fort simple, listant dans l'ordre les fonds de recherche amassés par chaque université ainsi que leur taille (en nombre de professeurs). Les valeurs sont obtenues directement des rapports des universités ou de Statistique Canada et ne font l'objet d'aucun traitement.

Il existe 96 universités reconnues par l'Association des universités et collèges du Canada (AUCC). En nombres absolus de fonds de recherche amassés en 2012, l'UQAC se classe aisément dans le premier tiers des universités canadiennes, au 27e rang. Le graphique suivant montre, en nombre absolus, les fonds de recherche amassés par les 50 meilleures universités du Canada selon leur taille. Les universités québécoises apparaissent en bleu, les autres universités canadiennes en rouge.

Top 50 absolu

Bien sûr, une université employant plus de professeurs devrait gagner (forcément) plus d'argent, et c'est en effet ce qu'on observe. Cependant la relation n'est pas directement proportionnelle à la taille, mais varie plutôt comme le carré de la taille, comme semble l'indiquer la courbe de tendance verte. Ainsi, l'UDM possède 5 fois plus de profs que l'UQTR (1869 vs. 383), mais a amassé presque 25 fois plus de fonds de recherche (525 M$ vs. 22 M$). Il semble donc y avoir un effet multiplicateur selon lequel un chercheur dans une grande université (ou plutôt, une université de grande taille) amasse individuellement plus de fonds de recherche qu'un chercheur d'une université plus petite.

Évidemment, conclura-t-on, puisque les chercheurs des grandes universités sont plus dynamiques, plus débrouillards –plus excellents. Par-dessus le marché, cela signifierait donc qu'embaucher une personne dans une grande université la rend encore plus grande, augmente le financement par prof de chacun et les rend donc tous encore plus excellents (et faisons fi du fait que cet argument confonde corrélation et causalité). Exactement ce que prétend M. Legault. D'ailleurs, on devrait le voir très clairement si on divise le financement total par le nombre de profs:

Top 50 relatif

Cependant, surprise: cette fois l'UQAC se classe 16e au Canada, devant les "élites" que sont l'Université de Sherbrooke (20e) ou l'Université Waterloo en Ontario (19e). Selon cette mesure, nous serions donc bien plus excellents. Pire: par rapport à la tendance nationale (ligne verte), l'UQAC se situe au-dessus de la courbe, et fait donc mieux que le sort dû à son rang, alors qu'au contraire, Sherbrooke, l'UQAM et Concordia sont en-dessous de la courbe et font donc moins bien (voire vraiment moins bien) que la tendance canadienne. En suivant cette distance à la droite, si l'UQAC avait autant de profs que Sherbrooke, elle aurait plus de fonds de recherche (en nombres absolus) que cette dernière. La même chose vaut pour toutes les universités plus près (ou en-dessous) de la ligne verte, soit toutes les graaandes universités à l'exception de McGill. Plutôt bien pour une université qui a peur de l'excellence.

Plutôt que de raisonner en bloc, ne pourrait-on pas reconnaître et encourager le talent des chercheurs peu importe où il s'exerce?

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